Lorsque vous êtes fin prête à écrire un livre, vous le savez. Vous le sentez au plus profond de votre être et vous êtes tout à fait réceptive aux signes qui ne trompent jamais :
- Vous devenez insomniaque. Au fond l'avez-vous peut-être toujours été, mais cette insomnie-là est différente. Votre esprit est rempli, parasité d'élucubrations complètement hasardeuses et intempestives. Les récits défilent dans votre esprit sans aucune structuration et sans l'ombre d'un fil conducteur logique. C'est comme si l'espace de stockage cérébral de jolies phrases toutes faites était atteint et que, absolument plus aucune pensée ne pouvait parvenir jusqu'à votre cerveau. Vous êtes parasitée par ces histoires insensées – jour et nuit – et finalement vous ne dormez plus.
- Un autre élément évocateur est l'obsession à détailler, à agrémenter une de ces histoires. Vous ne vous contentez plus de, simplement, vous raconter un petit récit sans but ni raison. Il est vrai, cependant, qu'il reste encore dépourvu de but et de la moindre raison, mais ça n'a rien d'un simple récit. Car vous vous précisez tous les moindres détails. L'action est localisée et vous vous précisez les millions de détails qui l'entourent. L'herbe qui pousse. La couleur, la variété, et même l'odeur des fleurs qui flamboient à proximité du banc sur lequel vos personnages sont assis. La symphonie que les oiseaux ont choisi d'offrir ce matin-là. L'heure exacte. Le temps qu'il y fait, l'histoire de vie de tous vos personnages. Et ainsi de suite. Et, en fin de compte... vous finissez très vite par vous épuiser, vous agacer toute seule, tant que si vous pouviez choisir entre l'ignorance totale et éternelle et ce que vous êtes en train de vivre, vous choisiriez, sans l'ombre d'une hésitation, l'ignorance. Vous seriez ainsi capable de cesser de penser et de dormir paisiblement finalement.
- Et, il y a aussi cette intime et intense conviction lorsqu'on tient entre ses doigts le roman d'un auteur qu'on admire. Au fur et à mesure que les pages se tournent, vous ressentez cette folle envie d'en devenir la co-auteure, voire l'auteure – soyons folle. Une chose très importante à absolument éviter lorsqu'on sent que c'est en train de nous tomber sur le coin du nez : ne JAMAIS lire le roman d'un auteur qu'on admire avant d'essayer de dormir... (Ne jouons pas avec le feu.) Ou alors, vous vous retrouverez plongée dans le terrible désir de dormir en paix - sans ces foutues pensées parasites – mais en vain, et au bout de trois longues heures d'acharnement contre vous-même, vous opterez pour la solution la plus sage. Se lever et commencer à écrire le prologue de votre roman, malgré les cernes qui logent vos yeux et cette allure nonchalante qui ne trahirait pas le plus grand imbécile (et ne citons pas de nom) quant au nombre d'heure(s) – INSUFFISANT - que vous venez de « dormir ».
Ca m'est tombé sur le nez. J'avais vingt ans – non, c'est une affaire présente bien qu'elle sera lue, ou pas, dans le futur, donc je reprends – j'ai vingt ans, et je suis dans une période-clef de ma vie. Une de celles où il faut cesser d'être immature et ne plus se laisser tenter par fainéantise et légèreté. Eh bien, je suis en plein dedans. Et j'ai précisément beaucoup de mal à ne plus me laisser aller. Je suis dans une phase critique de ma vie. Une de celle où vous vous apprêtez à jouer pas mal de choses importantes à vos yeux. Je m'explique... Dans les mois qui vont venir, je vais : passer une soutenance orale, rendre mon mémoire à une date et une heure bien précise et ne SURTOUT pas avoir de retard, être soumise à des yeux vicieux et experts lors d'une mise en situation professionnelle d'infirmière, passer un nouveau concours, et, de surcroît, réviser tout l'été pour oser espérer avoir une chance de l'avoir, stresser, stresser, stresser et enfin espérer – ah oui, et stresser surtout. Pourquoi je raconte tout ça ? Bon déjà, parce que ça me pesait sur la conscience – et voilà ça va mieux, enfin pas vraiment mais laissez-moi y croire – et aussi pour resituer correctement le contexte. Fallait-il absolument que ça me tombe sur le nez MAINTENANT ? Alors que j'ai déjà un poids émotionnel immense, mais surtout une charge de travail non négligente ? Bon, je mentirais si je vous disais que ça ne faisait pas quelque temps que je sentais que ça roder autour de moi. Quelques années, je dirais même. Mais ça ne pouvait pas attendre six petits – et cruellement importants - mois ? Juste le temps que les choses se calment un peu ? Visiblement, non. Apparemment pas. Il faudra que je prenne le temps de vider mon esprit de tous ces récits rocambolesques qui le hantent, me font me coucher bien plus tard qu'à mon habitude et me lever à 5h du mat' lorsque j'avais la possibilité de dormir trois bonnes heures de plus. Alors puisqu'il le faut – et aussi bien entendu, puisque mon sommeil, j'y tiens ! – je vais m'y mettre dès à présent.
Et je ne compte pas vous le cacher, je n'ai absolument pas la moindre idée de ce que je vais écrire ensuite...
Alors ce qui va suivre, seul Dieu le sait – et, éventuellement, celui qui lit aussi.


